Paroles d'un maçon anonyme #1

Puisque le week end approche, j’ai décidé de lancer un nouveau concept sur mon blog : les paroles d’anonymes. Aujourd’hui, nous commencons par un maçon, et nous tenterons de retrouver plus tard des anonymes issus de toutes les traditions philosophiques et spirituelles.
Commençons donc sans plus attendre avec un jeune maçon qui m’a fait le plaisir de consacrer beaucoup de son temps à cet interview, et je l’en remercie chaleureusement. N’hesitez pas à enrichir l’article de nouvelles questions en passant par les commentaires !

– On entend souvent le GM du GODF, et celui de la GLDF s’exprimer dans les medias, alors que des milliers de maçons anonymes ne prennent jamais pas la parole. Qu’as-tu envie de leur dire à tout deux ?

Tout d’abord, merci de me faire l’honneur d’inaugurer cette chronique dont je dois dire que le concept me touche particulièrement, puisqu’il vise à donner la parole non pas aux représentants d’une structure (quelle qu’elle soit), mais à sa base, sans laquelle, au passage, une structure ne peut tenir.

Pour répondre à la question, que tu me poses, eh bien je ne leur dirais pas la même chose, à ceux deux Grands Maîtres. Je pense que le GODF et la GLDF représentent des faces certes complémentaires d’une même pierre, mais cependant bien différentes. Je n’ai jamais visité leurs loges (je ne suis qu’Apprenti et dans mon rite, on ne peut visiter à ce degré), mais je connais Arcizet et Dubart par leurs déclarations écrites ou vidéos disponibles sur le net. A Arcizet, je dirais que je ne partage pas, malgré mon jeune âge, sa vision de la Franc-maçonnerie qu’il considère intrinsèquement liée, pour des raisons certes historiques, à l’animation de la vie républicaine. Pour situer d’où je parle, même si je conçois qu’il en faut pour tout le monde, j’ai du mal, moi qui n’ai jamais visité, à entrevoir l’utilité d’enfiler ses gants et son tablier pour plancher sur l’avenir de l’Euro, la faisabilité d’une Europe fédérale, le clonage des cellules souches ou le mariage homosexuel. Je considère la Franc-maçonnerie comme un chemin (initiatique) avant tout spirituel. Or la symbolique me semble être plus propice à entamer ce chemin, sans l’entacher de considérations trop « triviales ». Mais là, c’est sûrement l’ignorance de l’Apprenti qui s’exprime. Au-delà de cet avis personnel, même si l’on trouve son compte à plancher sur des sujets sociétaux en loge, cela me dérange pas mal de voir que le responsable d’une organisation qui se veut discrète revendique sa volonté d’avoir une influence sur les décisions politiques à venir. Or Arcizet (et Quillardet que j’ai pu rencontrer une fois dans une conférence) tient ce discours dans les médias. L’action du maçon doit selon moi s’effectuer en deux temps. Celle, personnelle et collective, qui s’effectue en loge, puis celle, uniquement personnelle, qui s’exprimera dans la société à travers les actes du maçon nourri par le recul que lui a permis de s’octroyer son atelier. L’influence directe que recherche le Grand Maître du GODF me gêne fortement. C’est donc le premier point. Le second serait que je trouve le positionnement de son obédience toujours aussi peu clair sur la question de l’initiation des femmes en son sein. Ils peuvent désormais les initier, mais ce n’est écrit nulle part. Victoire en demi-teinte pour les partisans de la mixité. Je n’ai rien contre la volonté de travailler qu’entre hommes, mais je perds le fil quand je crois comprendre qu’on reçoit les femmes (donc qu’on reconnait leur régularité) mais qu’on refuse de les initier. Là-dessus, la position de la GLDF est plus cohérente : ils ne reçoivent pas les femmes du tout ! On partage ou pas (là aussi, il en faut pour tout le monde), mais au moins, c’est cohérent.

A Dubart, justement, je n’aurais pas vraiment de « reproches » à faire, mais une mise en garde (d’Apprenti, mais une mise en garde quand même, huhu !). J’espère que ce que l’on peut lire ici ou là sur internet, sur la possibilité que son obédience reçoive la fameuse « reconnaissance » de la GLUA (Grande Loge Unie d’Angleterre), ne sont que des supputations hasardeuses. Dans ma loge, on entretient des relations très fraternelles avec des Frères de la GLDF. Cela me ferait mal au cœur de les voir désormais empêchés de venir nous visiter pour la simple raison que leur Grand Maître aurait négocié le « sésame » inutile et élitiste de la « reconnaissance » anglaise. Je pense que cela ne ferait que provoquer un séisme en leur sein, puis un schisme qui, quand on travaille à rassembler ce qui est épars, serait pour le moins contre-productif. Qu’apporterait cette reconnaissance, si ce n’est le renfermement sur soi par simple soif de prestige ? Je croise les doigts…

– Tu as choisi de te faire initier à l’OITAR, qui n’est pas une obédience très médiatisée. Comment l’as tu découverte, et pourquoi ce choix ?

En 2006, en faisant des recherches internet sur le symbolisme et le taoïsme, j’en suis venu à m’interroger sur ce qu’était la Franc-maçonnerie. J’ai épluché les sites généralistes puis d’obédiences, et je suis tombé un jour sur celui de l’OITAR, dont le nom m’a tout d’abord effrayé : Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal. J’y voyais déjà un refuge de cathos de droite, lefebvristes et monarchistes. J’ai cependant lu leur site, comme pour tous les autres. Ils avaient à l’époque un forum ouvert aux non-maçons mais qui a fermé ses portes le 31 décembre 2009. J’y suis allé assidument pour poser des dizaines de questions. Des maçons et maçonnes de la GLFF, du GODF, de la GLDF, du DH, du GPDG et évidemment de l’OITAR y étaient inscrits. Un beau panel. Puis à force de lectures (dont je m’interdisais les rituels pour me garder la surprise le jour hypothétique où je frapperais à la porte…) et de questions, trois frères (c’est pas une blague !) m’ont dit que j’en savais autant qu’un « profane » pouvait en savoir, et que si je voulais plus de réponse, je n’avais qu’à me rendre à une de leurs galeries. La galerie est un concept typique de l’OITAR. Pendant une rencontre en salle humide (le lieu où se tiennent les agapes, le repas, à la fin d’une tenue), le Vénérable (président-animateur d’une loge) et quelques Frères et Sœurs de différents horizons maçonniques qui acceptent de se dévoiler, reçoivent tout profane qui en ferait la demande afin de répondre (ou pas) à ses questions. Un petit rituel de quelques secondes ouvre et ferme la discussion. Ensuite, on mange ensemble. Je me suis donc rendu à une galerie. Puis une deuxième. Puis une troisième. Lors de ces rencontres, j’ai pu faire la connaissance des trois frères qui m’avaient invité sur le forum. Aujourd’hui, le premier est le Vénérable de mon atelier, le deuxième en est l’Expert, et le troisième, du DH, est mon parrain. Comme quoi… Suite à cette troisième galerie, j’ai, comme dit l’expression, frappé à la porte du temple.

L’OITAR est un ordre mixte, travaillant uniquement sur des sujets symboliques, n’exigeant pas la croyance en Dieu, mais ouvrant ses travaux à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers (derrière lequel on peut mettre ce que l’on veut) et à la Réalisation du Grand Œuvre. Il pratique le Rite Opératif de Salomon, un rite très fourni et rigoureux, et très influencé par le compagnonnage. Son essence fut tirée d’années de recherches, par Jacques de la Personne son rédacteur et fondateur de l’Ordre, d’autres rituels plus anciens (RFMR, RER et Rite Emulation pour ceux à qui ça parle…). Issu d’une loge du Grand Orient, Jacques de la Personne (enterré le jour de notre initiation à moi et à mon jumeau initié en même temps que moi) a reçu l’autorisation d’essaimer pour créer l’OITAR en 1974.

Alors qu’est-ce qui m’a attiré à l’OITAR ? Je voulais une obédience qui n’exclut pas de fait la moitié de l’humanité (donc mixte), à forte tendance spirituelle (donc symbolique) et ce malgré mon athéisme avéré, et le petit plus fut l’aspect compagnonnique qui m’a permis de me situer symboliquement dans une filiation avec mon grand-père maternel, ébéniste et menuisier formé par un compagnon. De plus, l’OITAR n’est pas une obédience, mais un ordre, une fédération de maçons libres dans des loges (véritablement) souveraines qui n’ont de compte à rendre que sur l’exactitude de la pratique du rite. Ce côté m’a également séduit au vu de ce que j’avais pu lire ou entendre dire par d’autres frères et sœurs sur internet, dans les galeries, et ailleurs. Le côté « petite obédience » (qui n’en est pas une, comme je viens de l’expliquer) m’a considérablement séduit aussi. Je reste persuadé que cet aspect nous garde des personnes malintentionnées recherchant avant tout le réseau pour les affaires…

– Qu’étais tu venu chercher en maçonnerie, et qu’y as tu trouvé ?

J’imagine qu’on le sent bien dans ma dernière réponse, mais si je devais synthétiser, je dirais : une démarche initiatique rigoureuse (que la société actuelle ne permet pas d’obtenir) et une méthode symbolique me permettant d’avancer dans mes questionnements spirituels. J’y ai trouvé cela, mais bien plus encore. Tout d’abord, j’étais loin d’imaginer la densité du corpus symbolique du premier degré dont je ne fais qu’effleurer la profondeur. Il me faudra du temps pour l’explorer à fond (mais le temps, je l’aurai, puisque chez nous, l’apprentissage dure au moins deux ans) ! Ensuite, ce que j’avais entendu dire mais qui n’était pas ce que je recherchais, c’est la complicité immédiate née dans une loge encore jeune et composée d’une douzaine de personnes seulement. J’en profite pour dire qu’à l’OITAR, quand on arrive autour de vingt membres, une loge se lance dans l’essaimage pour garder des ateliers restreints.

– Ton entourage est-il au courant de ton engagement, et pourquoi leur as-tu dit, ou leur as tu caché ? Dans le cas ou tu leur as dit, comment ont-ils réagi ?

Je ne l’ai caché à personne. Avant de frapper à la porte, j’ai même demandé à ma compagne, qui était très au fait de mon intérêt et de mes visites, si elle voyait un inconvénient à ce que je me lance dans cette aventure. Au contraire, elle m’a dit « Fonce ! », même si elle ne porte personnellement aucun intérêt particulier sur la chose. Mes parents, mes grands-parents, mon frère… Tous savaient que j’avais fait des galeries. Quand je leur ai annoncé mon choix, personne n’a été surpris. Mes grands-parents ont trouvé ma démarche passionnante (même ma grand-mère catholique !), ma mère m’a demandé de lui rappeler pourquoi ce n’était pas une secte avant de m’encourager à faire ce qui me plaisait, et mon frère a voulu que je lui réexplique ce que c’était. Je l’ai également annoncé à mes beaux-parents quand il a fallu justifier une absence à une fête qui tombait le soir de mon initiation. Mon beau-père, très catholique, m’a également demandé ce qu’on y faisait, a hoché la tête, et n’a fait aucune réflexion. Voilà, c’est tout. Chez mes amis, c’est pareil. Là, je n’ai pas prévenu tout le monde, comme pour la famille, mais ceux à qui j’avais déjà abordé le sujet de la maçonnerie avant, notamment suite à mes galeries. Excellent accueil de la nouvelle également. J’ai pu le dire à d’autres reprises à des amis moins proches également, parce qu’il fallait que je justifie mon impossibilité d’aller à une fête, mais c’est toujours passé comme une lettre à la poste.

– Qu’est-ce qui te déçoit dans la maçonnerie, en France ? Et qu’est-ce qui te rend fier d’être maçon ?

On observe aujourd’hui en France qu’il existe un sévère clivage dans la Franc-maçonnerie. Je l’ai laissé entendre plus tôt, mais c’est la question de la reconnaissance par la GLUA, la maçonnerie anglaise. Pour faire simple, historiquement, il est convenu de dire que la Franc-maçonnerie est née en 1717 à Londres quand plusieurs loges se sont associées. Cette association a depuis considéré qu’elle seule méritait l’appellation de Franc-maçonnerie et que toute autre association qui s’en revendiquerait sans avoir été préalablement « reconnue » par elle, n’était pas légitime. Aujourd’hui en France, seule la GLNF est reconnue par la GLUA, ce qui sous-entend que la quinzaine d’autres obédiences (au moins) existant sur le territoire français serait de la « fausse » maçonnerie à leurs yeux. Pour conserver leur prestige, la GLNF interdit donc à ses membres de visiter d’autres obédiences et d’en recevoir leurs membres. Elle tourne en vase clos. Je trouve que quand l’une de nos devises est de « rassembler ce qui est épars », il n’y a rien de glorieux à entretenir la discrimination, l’élitisme et l’ostracisme. Et pourtant, pour nous (même si ce n’est pas réciproque pour la GLNF), ce sont nos frères. Or il est difficile à vivre de voir vos frères vous rejeter.

La seconde chose qui me déçoit est encore à la GLNF (décidément !). On assiste depuis 2010 à la désintégration de cette obédience qui s’est déjà scindée il y a quelque mois, perdant ainsi des dizaines de milliers de membres, qui continue de se scinder, et qui risque de perdre la reconnaissance de la GLUA en septembre. De l’extérieur, la responsabilité de leur Grand Maître semble très engagée quant à ce que l’obédience est devenue. De même, il est décevant et triste de voir nos frères (même s’ils nous rejettent) s’entredéchirer publiquement sans la moindre dignité, entrainant avec eux la réputation de toute la Franc-maçonnerie universelle…

Ce qui me rend fier d’être maçon ? J’ai un principe : on ne peut être fier que de ce que l’on réalise soi-même. On ne peut être fier de ce pour quoi on n’est pas responsable. Je suis donc fier de mon choix et de mon engagement. Et c’est déjà pas mal !

– Lorsqu’au cours d’une discussion, le sujet dévie sur la maçonnerie, restes-tu pour écouter ce qui se dit, ou pars-tu ? Dans le cas où les gens se tromperaient sur la maçonnerie, interviendrais-tu pour les corriger ?

Je reste. Tout le temps. Et je tends l’oreille. Je n’interviens pas forcément, mais ça peut être une occasion où je me dévoilerais. Je ne suis pas spécialement réticent à me dévoiler devant quelqu’un. Si d’aventure quelqu’un disait quelque chose d’objectivement faux (c’est-à-dire pas sur une opinion, mais sur des faits), alors j’interviendrais pour le corriger, même si cela a de grandes chances de dévoiler mon appartenance. Je ne considère pas ma propre appartenance comme un secret indicible, mais comme quelque chose que je n’irai pas crier sur les toits. Ce qui ne m’empêchera pas de la dévoiler sans crier (sur des toits ou ailleurs). Au contraire. Je crois que les maçons gagneraient à se dévoiler plus facilement, afin de lever un peu le côté mystérieux qui, disons-le, en enchante plus d’un. A nous de faire de la pédagogie sur ce qu’on fait (sans dévoiler le contenu des rituels ni des débats, bien sûr), et à montrer à des gens qui pourront critiquer mais qui par ailleurs nous aiment bien que ben… la Franc-maçonnerie n’est peut-être pas ce qu’ils croient savoir d’elle.

– Tu es apprenti, cela ne fait donc pas longtemps que tu as été initié, n’as-tu pas peur en répondant à cet interview que certains maîtres te considèrent trop jeune pour parler de maçonnerie ?

Peur ? Non. Est-ce que pour autant des Maîtres ne se feront pas cette réflexion ? Je ne pense pas. A ces quelques maîtres, je répondrai qu’en tant qu’Apprenti, si je suis tenu au silence en tenue (ça, c’est censé être universel dans tous les rites et obédiences), j’ai le droit de parler en dehors du temple. Et puis ce que je dis n’est pas une vérité, c’est ma vision. Rien de plus. Etant maçon, même Apprenti, j’ai quelque chose à dire sur l’Ordre qui m’a accueilli. Mais finalement, je crois que ces Maîtres-là ne seront que peu nombreux. Surtout quand j’ajouterai que j’ai 25 ans dans la vie profane. Les maçons de mon âge sont plutôt rares dans ce monde de cheveux blancs, ou du moins grisonnants. Et cet engagement aussi jeune interroge et interpelle d’une manière souvent positive et enthousiaste mes Frères et Sœurs plus âgés. Tout ce que je peux dire ici (ou ailleurs) n’engage que moi, citoyen d’une part, et effectivement maçon au degré d’Apprenti. Je ne répondrai sûrement pas les mêmes choses le jour où je serai Compagnon ou Maître, mais justement, c’est ça, le chemin initiatique. Et je crois qu’une grande majorité d’entre eux n’a pas oublié son propre parcours et lira cet interview avec tout au plus de l’affection chaque fois que je m’égare. Sinon, il reste les commentaires en fin d’article, hein… Hé hé !

– As-tu déjà eu envie de parrainer quelqu’un pour qu’il entre en maçonnerie ? Pourquoi ?

Je me pose souvent la question, mais je n’ai encore jamais trouvé quelqu’un qui manifesterait un intérêt personnel assez poussé sur la chose spirituelle pour que je lui parle de ça. Et même si je trouvais, je ne me sentirais pas la légitimité de le ou la présenter alors que je ne suis qu’Apprenti. Rien ne l’interdit, mais personnellement, j’attendrai d’avoir une vision plus large. Après, je ne me sens pas recruteur dans l’âme.

– Crois tu que tu pousseras tes enfants à entrer en maçonnerie ?

J’espère que j’aurai la présence d’esprit de ne pas trop pousser mes enfants tout court. Sauf dans un tas d’orties s’ils deviennent trop épuisants lors d’une promenade… Plus sérieusement, je n’en ai pas aujourd’hui, mais mon travail tourne autour des enfants, et je les connais assez bien. Or, dans mon travail j’essaie toujours de les accompagner vers la liberté et le vivre-ensemble, le lien social. Après, parent c’est autre chose… On verra. Mais la volonté est là ! Je pense que la Franc-maçonnerie est une méthode qui me parle bien, à moi. Mais pas dit que ce soit une bonne méthode pour tous. Elle peut même être contre-productive pour beaucoup, je pense… Mais ce n’est pas grave : chacun son truc !

– La maçonnerie a-t-elle encore un rôle à jouer selon toi, ou est-ce devenu une démarche exclusivement personnelle ?

Les deux mon capitaine ! Je crois que c’est une démarche exclusivement personnelle que d’entrer en maçonnerie et de respecter son engagement. Mais cette démarche se réalise ensuite dans un petit groupe, l’atelier, pour, comme je l’expliquais plus haut, redevenir exclusivement personnelle quand le maçon doit s’engager dans la société. Car c’est ça, le but. La société ! Le vivre-ensemble ! Le lien social ! Si on planche des heures sur la truelle pour arriver à la conclusion qu’il faut vivre ensemble mais que dans la vie on n’en tient pas compte : à quoi sert notre démarche spirituelle en maçonnerie ? A rien du tout ! C’est pour ça que je dis que la Franc-maçonnerie est une ascèse (et pas un ascétisme). Car l’exercice est tant dans l’engagement que dans la mise en pratique de ses idées au quotidien, sans quoi la réflexion ne sert jamais à rien.

– On entend peu parler de l’OITAR. Crois tu que cette obédience devrait tenter de se faire connaitre un peu plus, ou bien au contraire trouves tu qu’elle doit rester discrète ?

Que l’OITAR laisse aux obédiences qui jouent à la course aux membres le loisir de le faire ! Certaines le font très bien. Comme je le disais plus haut, un atelier de l’OITAR, c’est une petite vingtaine de membres maximum. Or un Ordre qui fonctionne comme cela à sa base n’aura jamais vocation à grossir ses rangs de manière significative. Le rituel, très particulier également, ravira plus d’un visiteur appréciant de venir à l’OITAR pour le vivre mais appréciant surtout ne pas avoir à le pratiquer systématiquement. Restons discret, ne favorisons pas l’apparition de réseaux en notre sein, restons concentrés sur nos travaux symboliques en petit groupe, visitons, faisons nous visiter, voyageons, mais pourquoi grossir ?

Quant à la médiatisation, je pense que le plus intéressant serait d’améliorer notre communication auprès des Frères et Sœurs des autres obédiences plutôt que vers l’extérieur. Un profane cherchant comme je l’ai été trouvera tout ce qu’il souhaite sur internet. Pas besoin de panneaux publicitaires en quatre par trois. Celui qui entend parler de l’OITAR doit l’avoir trouvé par lui-même, suite à des recherches ailleurs avant. Il est vrai qu’une fois son existence trouvée, le forum aujourd’hui fermé aidait pas mal… Mais bon… Il reste les galeries.

– Qu’est-ce qui t’a le plus déstabilisé en entrant dans la maçonnerie ? Le silence que doivent respecter les apprentis, le rituel, etc. ?

Je m’attendais au silence, donc non. D’abord, je dirais mon initiation. J’y ai vécu des choses que je ne soupçonnais pas. Je pensais savoir plein de choses sur ce passage, même sans avoir lu les rituels, et pourtant, rien (ou presque) ne s’est passé comme je l’avais prévu… La notion de temps et d’espace a été complètement chamboulée en ce qui me concerne. Les rituels, bien sûr, je les ai découverts pour la première fois une fois initié. Mais comme j’ai pu le dire plus haut, c’est la complexité apparente du corpus symbolique qui m’impressionne et m’intimide… Y’a du boulot pour mettre tout ça en ordre !

– Qu’est-ce que les profanes ne savent pas de la maçonnerie que tu voudrais mettre en avant ?

« Les » profanes ? Lesquels ? Je crois qu’il y en a de toutes sortes. Si je prends mon cas personnel avant l’initiation, je me dirais à mon Moi passé : « Bon, alors, t’attends quoi ? Arrête de tourner en rond, là… Frappe, et on t’ouvrira ! » Pour ceux qui ne s’y intéressent absolument pas et n’ont d’écho que les croyances populaires et les marronniers de l’Express ou du Point, je leur dirais que la Franc-maçonnerie est une méthode (rituels, corpus symbolique…) permettant de suivre un chemin initiatique spirituel mais pas religieux dans son essence (mais qui peut le devenir pour qui le souhaite), donc adogmatique, dont l’objectif est de se construire soi-même, seul mais parmi les autres, de chercher à être toujours plus libre et à vivre avec les autres. Cependant, j’ajouterais que ce chemin ne pourra convenir à tout le monde, qu’il en raserait plus d’un…

Et je vais raconter une petite anecdote pour les profanes qui nous lisent. Il m’est arrivé une expérience fort désagréable lors d’une soirée il y a environ trois semaines. Je parle politique dans une cuisine avec un mec que je rencontre pour la première fois. Il se dit très à droite. Je lui dis être très à gauche, mais qu’on peut parler, la preuve. Il acquiesce. Puis dans son développement, il mentionne un auteur canadien qui, me dit-il, a creusé la question de l’influence maçonnique. Je lui dis cash que je serais intéressé par ce qu’il a à me rapporter, étant maçon moi-même. Là le mec s’est figé, avec une sorte d’admiration insupportable dans le regard en me demandant de répéter. Je répète mal à l’aise, en me disant que j’ai peut-être parlé trop vite. Je veux préciser, mais le gars parle, vite, très vite : il connaît bien la maçonnerie, il connait un homme qui était 14e mais qui est sûrement plus haut aujourd’hui, car il monte vite, cet homme lui aurait confié avec suspicion être très étonné qu’il en « sache » autant. Il s’arrête. Il me demande avec un air complice si je « reconnais » qu’il y a une volonté d’instaurer un gouvernement mondial aux valeurs judéo-maçonniques. Je pouffe. Il semble s’étonner que je ne confirme pas. Je lui dis ne pas partager ses thèses. Mais ce sont des faits, me dit-il ! Il me confie connaître le secret maçonnique avec un air goguenard. « On » le lui aurait confié… Je lui demande ce que c’est pour lui : « Nan, ben, je te dis pas… » répond-il sûr de détenir une information capitale. Je lui dis que selon moi, il ne peut connaître ce secret, parce que comme tout maçon, je l’ai reçu la première fois le jour de mon initiation et que sans cette étape, je ne vois pas comment il le connaîtrait. J’ai le sentiment d’alimenter son délire en disant cela, mais je le pense. Pour toi qui nous lis, camarade lecteur, je considère que le secret, incommunicable, c’est l’expérience du maçon, le vécu de la loge, de vivre le rituel et le débat. Je ne vois donc pas comment il pourrait connaître ce secret. Mais ça, je me suis bien gardé de lui dire. Il devait plutôt penser à une arme supra nucléaire mise au point par les maçons et le Mossad… Puis il m’a bombardé de noms en me demandant si je connaissais. Je n’en connaissais aucun. Pas un. Il a alors douté de mon appartenance : « Mais t’es pas maçon, c’est pas possible ! » Si, nan, mais je te jure, si je te le dis… « Tu connais pas Weishaupt ? Il a inventé la maçonnerie en 1776 en Bavière ! Comment tu peux ne pas savoir ça ? » Je lui réponds, sans connaître le bonhomme (après vérification en rentrant chez moi, il parlait des Illuminés de Bavière, mieux connus sous le nom d’Illuminati) que selon mes connaissances, la maçonnerie spéculative est plutôt née en 1717 dans une auberge londonienne. Il réfute catégoriquement. C’est non, j’ai tort et je ne sais pas. Je maintiens, j’insiste : non. OK. Puis il me parle de Trilatérale, Bilderberg, Illuminati, Bohemian’s Club. Ah ! Là, je connais ! Mais je lui dis, avec la peur de le décevoir, que là on parle d’organisations internationales certes d’influence, mais pas de franc-maçonnerie spéculative des loges bleues (loges de « base »). Il me soutient que c’est pareil ! Et que la Reine d’Angleterre, comme Obama, est 33e ! Rien que ça ! Je lui demande s’il n’est pas incohérent que la Reine soit 33e quand les femmes ne peuvent être initiées dans les pays anglo-saxons. Non j’ai tort. Bon, y’a toujours pas d’argument mais j’ai tort. Pour ne pas me vexer, il ajoute que je ne suis peut-être pas assez « haut » pour savoir ce qu’il sait… Bref, je m’arrête là car (et c’était vrai !) on m’attendait pour partir !

Mais si j’avais une chose à dire aux non-maçons, c’est la suivante : tout ce que ce type croit dur comme fer, ben la maçonnerie, spéculative, de loges bleues… ça n’a rien à voir !

– Si je te demande de nous dévoiler ton nom et ton prénom, le feras-tu ? Pourquoi ?

A toi, par message privé ou sur le chat de ton blog, oui, sans souci. A un ami ou même quelqu’un que je ne connais pas qui en parle en bien ou en mal, dans une soirée, oui, sans souci. Au contraire, dans ces contextes vivants : dévoilons-nous plus facilement ! Sur internet, là, comme ça ? Pour quoi faire ? Pour que quand on tape mon nom sur Google, apparaisse en troisième réponse que je suis maçon ? Quelle pertinence ? Faire comme aux Etats-Unis en mettant une équerre et un compas sur sa carte de visite ou le pare-brise de sa voiture ? La Franc-maçonnerie ne doit pas à l’inverse devenir un faire-valoir. De quoi, d’ailleurs ? Je vous assure que ce que j’y vois, lis, entends depuis mon initiation ne vaut pas toujours mieux que ce qui se passe à l’extérieur des salles humides ou des forums maçons. La Franc-maçonnerie, c’est avant tout des Francs-maçons. Et les Francs-maçons, ce ne sont que des hommes et des femmes… De plus, les commentaires lisibles sur des blogs maçonniques ici ou là n’encouragent pas au dévoilement ! Bon, certes les complotistes de tous horizons resteront persuadés que nous essayons d’instaurer un gouvernement juif (enfin maintenant on dit sioniste) mondial pour asservir le monde par le pouvoir de l’argent… Mais eux on ne pourra rien y faire. Alors non, je ne vais pas crier mon appartenance sur les toits, parce que 1) ça n’a aucun intérêt et 2) il y a encore des gens qui n’aiment pas les francs-maçons, je n’ai pas envie que cet engagement me prête préjudice, et donc je préfère contrôler auprès de qui je me dévoile.

Mais pour vous, ici et ailleurs, je suis Tao ! 😉

Merci encore d’avoir aussi bien répondu a toutes ces questions ! A bientôt sur le blog.

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20 réponses

  1. Juste un mot pour rappeler que le Grand Maître de la GLDF est Marc HENRY depuis le convent de juin 2012.

  2. C’est tout a fait vrai. Et d’ailleurs pour le coup, je n’ai encore pas réussi a l’entendre depuis qu’il a pris ses fonctions.

  3. Excellent !
    Merci à l’interviewé, ainsi qu’à Guizmo qui tient la place avec brio 🙂
    Le principe est très bon (tout comme le nouveau site), j’ai hâte de voir la suite (notamment ce format d’ITW d’anonymes sur d’autre obédience).

  4. c’est un beau temoignage de ce F:.

  5. Je trouve ce jeune frère bien sympathique bien que sur de nombreux points, je ne partage pas son avis.
    Ceci étant posé , deux réflexions: -une formelle : « obédience » n’est pas « ordre ». Si nous appelons « Obédience » la mienne, le GODF, et celles qui nous entourent, c’est pour un souci de commodité. Car OITAR n’est pas un Ordre à lui tout seul. Nous en sommes un nous aussi. Dans nos textes, seul, le terme « Ordre » nous désigne. Il n’y est pas question d’obédience. Des Ordres, il y en partout, l’Ordre de Malte, l’Ordre Natonal du Mérite, l’Ordre de Saint-Françoi d’Assise, ! Où irait-on si on employait ce terme dans la confusion. Cest donc dans un but pratique et presque « trivial » pour parler comme lui, que nous utilisons « Obédience ».Dans la mesure où, libres, (mais pas plus que nous), OITAR se soumet à une règle rituelle et symbolique très étroite, les Loges qui y sont affiliées constituent aussi une « Ovébience ».

    Deux / Ce jeune Frère, Apprenti, trouve très bon aussi son choix de OITAR. Je trouve excellent le mien. Chacun vit sa Maçonnerie comme il l’entend . Il a raison de se trouver bien à OITAR . D’autres ne sont ni a l’OITAR ni au GODF et en sont heureux. Chacun est heureux chez soi. C’est ce qui nous distingue des sectes: si nous en avons assez, nous pouvons partir. En attendanft, bonne chnce et bon chemin à ce Frère.

    • Mon TCF Herodote, permets moi de ne pas être d’accord avec ce que tu dis à propos d’Obédiences.
      Je partage l’avis de notre jeune F:. Tao : OITAR n’est pas une Obédience.
      Obédience, selon moi, implique une notion d’obéissance à une instance supérieure.
      Ceci n’existe pas à OITAR. Chaque loge a une indépendance totale. Personne ne peut lui interdire d’initier ou de radier qui elle veut. Personne n’intervient, à aucun niveau, ni dans sa gestion, ni dans son programme de travail.
      Cela n’a pas que des avantages et certaines loges ne se sont jamais remises de problèmes qu’aucune instance supérieure, par définition, ne pouvait résoudre pour elle.

  6. Petite précisions suite au commentaire d’Herodote :
    Je rajouterais : partir, ou changer d’obédience – c’est selon (les deux sont possibles).

    J’avais trouvé clair les raisons du choix de Tao, il n’a pas dit que « tel truc c’est naze » – mais qu’il n’en voyais pas l’utilité par rapport à ce qu’il recherchait. Ceci étant dit, un seul témoignage peut donner l’impression qu’il y a « un truc mieux que l’autre » pour celui qui déboule sur le sujet.

  7. La qualité de la réflexion de cet Apprenti est prometteuse pour la suite et ses maladresses sont touchantes. En ce qui me concerne, je vais faire un voeu : qu’il garde précieusement en lui son désir d’une Fraternité sereine et ouverte, éloignée de toutes les discussions stériles sur la fraternité sélective, la course aux effectifs, la recherche d’une reconnaissance par une instance étrangère… Bref, tout ce qui vient contredire par les faits nos discours sur la méthode et nous fait parfois ressembler à ce que nous sommes censés rejeter : la démarche dogmatique.

  8. Merci pour ce très jolie témoignage

  9. Mes TCF,

    J’ai lu de bout en bout le témoignage ci-dessus, moi meme Apprenti d’une Loge du GODF en dehors de métropole.

    J’ai trouvé cela trés bien écrit, presque trop bien, et en tout cas faisant écho a mon propre questionnement.

    Au point que j’aurais aimé etre mis en relation avec le F.’. Tao. Je compte sur le modérateur du site pour cela.

    TAF

  10. Enregistre toi sur le blog (juste à droite, sous Navigation) et connecte toi, ainsi tu pourras lui envoyer un message privé, ou même tchater avec lui s’ill est connecté.

    • Guizmo, je l’avais fait, mais il ne me semble pas avoir recu de password. Je rententerai ultérieurement. Gilles.

      • Regarde dans tes spams. Si tu n’as rien, dis le moi, je te le reinitialiserai et te l’enverrai pas mail.

        • RAS coté spam, sauf si ca a été supprimé par le serveur de messagerie que je ne controle pas. Peux tu me communiquer l’adresse email qui envoi le mot de passe ? Je signalerai au resp. IT de la mettre dans la liste blanche.

  11. Je te remercie pour cet exposé qui m’a conforté, car je suis en pleine recherche et je me suis un peu reconnue dans ce que tu expliquait. Il y a quelques mois j’ai pressenti que pour moi il était temps de se bouger car ma réflexion était faite mais devant la multitude d’obédiences et de rites, je restait perdue. J’ai consulté une amie qui m’a quelque peu éclairé et après quelques lectures j’avoues que je ne savais pas où frapper. J’ai éliminé simplement du premier coup pas mal de choses car je suis une femme! Il ne me restait donc pas beaucoup de choix… et là je me suis interrogée si « choix » était vraiment le mot. Et bien aujourd’hui j’en reste persuadée c’est bien de choix dont il s’agit… mais c’est difficile de choisir. Alors j’y suis aller par élimination une seconde fois: s’il est difficile de savoir vraiment ce qui se passe dans telle ou telle obédience je pouvais au moins savoir ce à quoi je ne correspondais pas.J’en ai reparlé avec cette amie et elle a du comprendre mes hésitations; si elle n’avait pas énoncé l’OITAR je ne l’aurai peut être pas aperçu. Alors j’ai chercher à quoi cela correspondait et j’ai été agréablement surprise car finalement je pense avoir trouvé ce qui me correspond.J’ai retenu l’OITAR parmi tous simplement parce qu’il me semble être à taille humaine.J’ai été effrayée, je l’avoues, par « la machine » que représentait certaines structures (obédiences) et quelques uns de leurs critères de « recrutement » que je trouvais un peu durs et qui à mon sens n’ont pas leur place dans la philosophie maçonnique. Alors même si cela complique un peu les recherches,l’avantage de cette multitude d’obédiences c’est que chacun peut vraiment y trouver ce qui lui ressemble; car il serait dommage d’entreprendre une telle démarche pour finalement se rendre compte que l’on s’est trompé.

    • Et pour te conforter dans ton choix ou à l’inverse l’affiner pour aller voir ailleurs, il y a les galeries qui te permettent de « sentir » l’esprit d’une loge avant d’y frapper, éventuellement… 😉

  12. Tao je viens seulement de lire ton interview. Malgré notre grande différence d’âge, je regrette vraiment de ne pas avoir été apprentie avec toi. C’est Didier, bientôt GMG qui m’a fait découvrir OITAR et sa loge. C’était peut être pour moi une mauvaise période, et maintenant les années sont là…..

    Merci pour ton témoignage .

    • Eh ben j’en connais, du monde, alors, passé par cette fameuse loge G.’. ! 🙂 Quant à Didier, il est installé demain, et j’y serai ! 😉

  13. Je penserai à vous tous et je féliciterai Didier directement par mail. Je suis sûre que ce sera un grand moment , profitez bien….

  14. Tao = pierre levée ?

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