Les véritables bâtisseurs furent d'abord des démolisseurs

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Ce matin, je poursuivais ma lecture du moment, lorsque je suis tombé sur un passage que j’ai trouvé tellement intéressant, que j’ai voulu le partager avec vous. Je ne veux volontairement pas vous dire pour l’instant d’où vient cet extrait, afin que vous ne soyez pas influencés. Prenez le temps de lire ces quelques paragraphes avec attention, je suis sur qu’ils vont susciter quelques réactions. J’avoue avoir été très étonné par les propos tenus, mais après réflexion, je trouve qu’ils véhiculent des idées fort pertinentes. Je me demande d’ailleurs si je ne vais pas faire une planche sur ce thème un jour, tant cela m’a touché.

La différence essentielle entre ceux qui, aujourd’hui, se réclament des bâtisseurs de cathédrales et les vrais bâtisseurs de cathédrales, réside en ceci : les premiers respectent le passé, entretiennent et restaurent la production des seconds. Les seconds n’eurent aucun respect pour le passé : ils détruisirent les vieilles églises mérovingiennes pour édifier les leurs, à leur place. Ils ignoraient la « restauration » et toute l’idéologie que ce mot implique. Les véritables bâtisseurs furent d’abord des démolisseurs.

Les bâtisseurs d’aujourd’hui qui construisent en béton et en verre sont, eux, proches des bâtisseurs « gothiques », non à cause de la similitude de la production, mais à cause de l’esprit créatif. Pour leur ressembler vraiment, les bâtisseurs modernes en béton et en verre devraient détruire sans regret une cathédrale gothique pour en construire une nouvelle, selon le goût du jour, à la même place ! Cela est impensable, tant est ancré dans nos mœurs le respect du passé ! Nous tenons tant à conserver parce que nous avons peur de l’avenir. L’accélération de l’histoire contraignait l’homme du XIXeme siècle à se remettre en question à chaque génération : d’où une angoisse dont le remède sédatif réside dans la permanence de monuments antiques dans le champs visuel. La restauration devient à la mode. Elle permet de s’accrocher à l’éternité. Aujourd’hui, l’accélération de l’histoire contraint chacun de nous à se remettre en question plusieurs fois dans le courant de notre vie : les structures mentales forgées dans la famille et au collège doivent subir plusieurs fois des révolutions, sous peine de ne plus être adaptées à la conjoncture. Alors, le respect du passé, la culture d’une « permanence », le désir d’une « éternité » stable deviennent la drogue indispensable aux hommes incapables de pratiquer l’introspection.

Pour cela, le respect des bâtisseurs de cathédrales, cultivé dans les milieux compagnonniques, maçonniques, et templiers, ne correspond pas du tout, quoiqu’on en dise, au désir de les imiter et de suivre leurs traces. Il correspond, ce respect, au désir inavoué de retourner en arrière. On fait semblant d’admirer les bâtisseurs ; en fait, on rêve d’être à leur place, à leur époque. On se ment à soi-même et on cultive une mythologie mediévaliste, gothique et templiere, parce que l’on a peur de se dire en face : j’ai peur de demain et j’ai du mal à vivre aujourd’hui.

Les véritables bâtisseurs ne se posent pas ces questions. Ils sont à l’aise dans leur peau. Ils ne se mentent pas et, de ce fait, ils ne mentent pas et ne sont pas hypocrites. Ils sont simples, ils ne se proclament ni humbles, ni orgueilleux. Ils essaient d’être, tout simplement et, de ce fait, ils sont vraiment.

Les faux bâtisseurs, ceux qui font semblant, ceux qui jouent, le soir, après leur travail, à se donner des allures « antiques » au moyen de rituels au langage volontairement archaïque et de décors dont ils s’affublent, se mentent a eux-mêmes. Ils font semblant de cultiver des « valeurs » éternelles et de construire. En fait, ils se livrent à un jeu pour se rassurer, calmer leur peur de vivre. A cause de ce mensonge fondamental, ils mentent aux autres et sont hypocrites. Alors, les véritables valeurs prennent chez eux les formes grimaçantes de la parodie : ils parlent de l’Amour mais ne savent vivre, au mieux, qu’une complicité superficielle et conjoncturelle ; ils parlent de connaissance, mais se meublent l’esprit de manière à éviter les questions embarrassantes ; ils parlent de beauté, mais ils sont incapables d’en produire et ne font que répéter, imiter, regarder ce qui est déjà ; ils parlent de force, mais sont incapables de se dominer eux-mêmes.

Pour parvenir à devenir un bâtisseur véritable, il faut commencer par aimer la vérité et fuir le mensonge. Cela est difficile, car nous ne cessons de nous mentir à nous-mêmes. Il faut affronter ses démons intérieurs et pour en venir à bout, il faut renoncer à plaire, à se justifier, à dominer. Il ne faut pas vivre en fonction des autres.(…) Il faut être indiffèrent à l’opinion d’autrui et totalement libéré du conformisme. Il ne s’agit pas, en effet, d’imiter. Le propos de l’initiation véritable, c’est de vivre l’Amour et de produire de la Beauté.

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10 réponses

  1. Bien, voilà, c’est lu, mais il va me falloir quelques jours pour digérer et prendre la mesure de ce qu’implique cet écrit.
    Je retiens, à chaud, « vivre l’amour et produire de la beauté ». Je m’interroge sur « le désir inavoué de retourner en arrière ».
    Je doute que les « vrais » bâtisseurs n’aient eu aucun respect pour le passé…

  2. N’hésite pas a venir nous livrer tes réflexions lorsque tu auras digéré ce texte alors 🙂

  3. Tout cela est bel et bon, bien sûr. Mais ce beau qu’il faut créer, d’où sort-il ? De quel recoin de notre cerveau (quand je dis « notre », je ne parle certes pas du mien en particulier) va-t-il jaillir, sous l’effet de « l’inspiration » ? Ne se nourrissent-ils pas, ce beau, cette création, de la fréquentation, de la connaissance approfondie de ce qui nous a précédés ? Nos littérateurs modernes encensent Baudelaire et conspuent Hugo le poète, et aucun ne tient compte de ces lettres de mutuelle admiration, dans lesquelles Baudelaire dit ce qu’il doit au vieux Victor. Le faire passer dans les « ringards » ? eh oui, c’est ce qu’il fit, tout en admettant, ainsi que Rimbaud, ce qu’il lui devait, les émotions qu’ils avaient éprouvées en le lisant, plus jeunes, l’aisance à versifier qu’ils avaient construite à force de se frotter à lui. Aucun peintre, aucun poète, aucun sculpteur, un peu talentueux, ni même génial, ne se targue d’avoir tout réinventé tout seul. Mozart écrivait spontanément ce qui lui sortait du cerveau, mais combien d’années de pratique et de fréquentation de ses aînés, sous la férule sévère de Léopold, avant de parvenir à Don Giovanni ?
    Garder tout le passé ? Non. L’oublier parce que l’on est « moderne » et un « créateur » ? Faisons ainsi et dans quelque temps il n’y aura plus rien de créé.

  4. « Ils détruisirent les vieilles églises mérovingiennes pour édifier les leurs », certes, mais c’est toujours une église. Ils ne détruisent pas l’église romane pour faire un palais des congrès ou une patinoire ! L’analogie avec l’esthétique a des limites, comme toute analogie.

  5. Sylvie, nulle part on dit qu’il faut oublier ce qui a été fait. Je crois que le propos réside plus dans le fait d’être capable de le dépasser, de le réinventer, et de ne surtout pas rester bloquer dans une admiration qui nous empêcherait d’aller de l’avant.

    Pour faire une comparaison avec le théâtre, la thèse n’est pas de dire qu’il ne faut plus jouer du Molière, mais qu’il ne faut pas forcement rester bloqué dans la mise en scène originale, telle que Molière l’avait jouée a l’époque.
    Gardons le texte, mais approprions nous les didascalies, les déplacements, les costumes, la lumières, et éventuellement, le sous texte.

  6. Une réflexion architecturale pure, à défaut d’avoir quelque chose de précis à dire après trois lectures (plaisantes et productives pourtant) – je dois encore digérer …
    Les pierres des anciens édifices servaient à faire les nouveaux, ou étaient harmonieusement intégrés dans la nouvelle construction – quand elles ne leur servaient pas de fondations. C’est ce qui m’a manqué dans la première partie de ce texte (et qui m’avait amené à la même interrogation que Sylvie)

  7. J’ai lu dans un article que des collectifs d’architectes suivent une règle simple « rasez et refaire autre chose », ce qui pose des problèmes dans des quartiers typiques, mais non classés où les habitants voient disparaitre leurs repères au profit de bâtiments totalement différents. Ce drame intra-muros ne touche qu’une petite partie de la population, et les gens de passage ne s’en rendent pas compte n’ayant pas connu ni vécu dans les vieilles pierres.
    Personnellement, cela me choque, car je reste également attaché aux images de mon passé, mais comment alors exprimer de nouvelles idées architecturales, de nouveaux concepts ? Hors de la ville, dans de nouveaux quartiers ? Y a t’il encore là une envie pour l’architecte de se dépasser ?

  8. Ce texte est un peu abrupte. Il a raison dans le sens ou nous sommes une époque de timorés en matière d’Architecture.
    Nous, les archis sommes en butte aux architectes des bâtiments de France qui imposent leurs vues étroites dans leur périmètre, et aux gouts « petits bourgeois » de la population.
    A leur décharge, il y a eu de telles horreurs en matière de construction qu’ils se replient sur ce qu’ils connaissent….une pâle copie d’une architecture XIXe idéalisée.
    Il a tort dans le sens ou il n’est pas nécessaire de détruire pour bâtir. Le Gothique aurait très bien pu cohabiter avec le Mérovingien, puis avec le Renaissance, puis avec le Modern style et le Contemporain. C’est la sédimentation qui est intéressante, pas la destruction, qui est un réflexe de « barbare ». L’expression Gothique est une expression péjorative de la Renaissance qui a failli tout envoyer valdinguer du médiéval: idées neuves ou idées courtes?
    Repeindre sur Lascaux, repeindre sur la Sixtine ou peindre à côté pour s’y confronter et continuer à s’émouvoir?
    Mon choix est fait.

  9. Ce texte est issu de l’excellent livre de Daniel Berezniak : « Le Gai savoir des Bâtisseurs », sur lequel je reviendrai plus tard.

  10. WOW!!!!
    même si ce texte dérange je pense qu’il est plein de vérités

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