Aujourd’hui, j’ai changé de nom sur Facebook

prisonCinq

2014 serait-elle l’année de ma libération ?
Rassurez vous, je n’ai pas été jeté en prison pendant les fêtes pour avoir roulé en état d’ivresse avancée, ou pour avoir arraché les yeux d’un adolescent qui s’était saisi du dernier circuit de voiture électrique du magasin, oui, celui que je cherchais depuis déjà plusieurs semaines pour offrir à mon fils. Non, je suis toujours bien libre de mes déplacements, libre de vaquer à mes occupations, et pourtant, j’ai la sinistre impression d’être de plus en plus souvent coincé dans un étau qui se resserre à mesure que je m’imagine jouir de ma liberté chérie.

C’est que si tout le monde s’accorde pour dire que Liberté est un droit fondamental, nous sommes souvent à la fois le prisonnier et le gardien de notre cellule intérieure. Notre liberté apparente porte souvent un parfum d’esclavagisme, et sans que nous nous en rendions réellement compte, nos agissements successifs, censés incarner nos choix, nos convictions, nos décisions, ne sont qu’habitudes toutes faites, contrôlées par la paresse, et l’angoisse de nous retrouver face à nous- même. La liberté ferait-elle peur ? Avoir le temps d’être soi même serait-il un exercice difficile ? Certainement si l’on en croit Socrate qui assimilait l’approfondissement de l’étude de soi à la découverte des Dieux et de l’Univers. La réponse à l’évasion, à l’expression de notre liberté se trouverait donc peut-être dans le fait de favoriser les moments ou l’on se retrouverait seul face à nos pensées, notre connaissance, nos lacunes, nos passions, nos qualités et nos défauts, ou l’on prendrait le temps de nous apprivoiser, de nous comprendre. Mais à en croire certains témoignages de personnes qui ont tenté des retraites méditatives de plusieurs semaines, coupés totalement du monde, sans communications, sans papier pour écrire, sans écran pour lire, et sans avoir l’autorisation de même échanger par le verbe, l’exercice semble extrêmement difficile – se retrouver seul avec soi-même est sans doute quelque chose de fort, de souhaitable, d’enrichissant, mais d’effrayant.

Pour ma part, je suis très loin de vivre l’expérience d’une retraite méditative coupé du monde et il ne se passe pas une heure sans que je ressente le besoin de me saisir de mon téléphone pour aller voir ce qui s’est passé, ici, ou là, dans le monde, ou j’ai besoin d’aller voir les nouvelles réponses aux commentaires que j’ai laissés dans telle ou telle discussion, ou je ne vérifie si mes sites préférés ont publié de nouveaux articles. Car oui, comme beaucoup d’adultes de ma génération, je vis une double vie, celle qui s’écoule ou je suis, au moment présent, et celle que je vis à distance, avec les autres. J’aime discuter, vous l’aurez compris puisque ceux qui me connaissent savent qu’en plus de ce blog, je traine mes mots sur des forums de discussion et des réseaux sociaux. Je passe du temps à lire ce qui se dit à tel ou tel endroit virtuel, et j’essaye d’apporter mon point de vue, sincère, ou plein de mauvaise foi, illustrant réellement mes idées, ou servant à faire des sortes d’expériences sociologiques, et comme une drogue, j’en redemande toujours plus. Tiraillé sans cesse entre ce que je suis en train de faire et ce à quoi je suis en train de penser, le lieu ou je me trouve et là ou se trouvent ceux avec lesquels j’interagis, mon esprit n’est évidemment pas en position de calme et les pensées parasites qui m’éloignent de la zenitude dominent complètement mon être. Est-ce un fléau ? La réponse variera sans doute en fonction des générations. Les plus jeunes diront que c’est justement une bonne illustration de la Liberté à laquelle nous aspirons aujourd’hui puisque les outils technologiques nous permettent d’échapper à notre espace et à notre temps. Je peux parcourir des milliers de kilomètres en quelques secondes et l’heure n’est plus qu’une variable qui témoigne du lieu géographique de mon interlocuteur. Bref, j’échappe à toute prison, je parle toutes les langues, je sais ce que tout le monde pense et tout le monde peut savoir ce que moi je pense. D’autres, en revanche, diront que cet état est un état de servitude et que la technologie a complètement dominé et réglé mon existence, suivant une pulsation de plus en plus rapprochée, dont chaque battement indique la quantité d’attention que je peux accorder à une chose, avant d’avoir besoin de décrocher pour sauter sur autre chose. Qui a raison ? Je serais bien en peine de vous donner une réponse car je crois justement que chacun est libre de vivre sa vie comme il le souhaite, ici, maintenant, ou ailleurs, tout le temps. C’est pourquoi, ce n’est pas sur ce thème que je voudrais réfléchir ici.

Ces derniers temps, de façon assez lente, mais quand même suffisamment visible pour que cela soit vraiment remarquable, quelque chose a changé dans ces discussions que je croise chaque jour, une sorte de tension palpable, que certains justifient par la crise, que d’autres cachent sous la formule « replis identitaire », ou « intolérance », que d’autres associent au communautarisme et aux messages religieux qui se radicaliseraient, et encore d’autres qui mettent cela sur le compte d’une Politique qui ne s’intéresserait plus à la France d’en bas pour ne plus s’occuper que de la France d’en haut. Dans tous les cas, on peut constater que nous, globalement, ne parvenons plus à nous écouter, à nous entendre, et a fortiori à communiquer, ce qui est je pense très critique lorsqu’il s’agit justement de rechercher la Liberté.
Car la Liberté ne s’exerce pas tout seul, il serait malheureux de croire cela. Seuls, nous ne sommes pas libres, nous sommes… seuls. Je sais si je suis grand ou petit que si je peux d’une part me mesurer, et d’autre part me comparer aux autres, à la moyenne, qui me permettra de me positionner et de me définir. La liberté, selon un schéma similaire, s’exerce par le fait de pouvoir vivre, en communauté, c’est à dire dans un espace régi par un ensemble de règles que tout le monde accepte, en gardant un controle total sur ce que l’on pense, et ce que l’on fait, à condition de rester dans ces règles, et en respectant les autres. Mais sans ces autres, comment pourrais-je être libre, puisqu’aucune borne me permettrait de délimiter mon champ d’action et ainsi me laisser le loisir d’y faire ce que je veux ? L’autre, cet être que je redoute, cet « enfer » d’après Sartre, est celui qui me permet de découvrir et définir ma liberté. Et a fortiori, l’autre a besoin de moi pour se construire. Me retrouver seul avec moi-même me permet de me connaitre, c’est vrai, de me comprendre, de me découvrir ou redécouvrir, de me libérer de mes passions, de mes préjugés, pour me redéfinir vraiment comme être singulier, libéré de tout dogme, de tout réflexe idéologique qui m’aurait été imposé par perméabilité, sans que je ne m’en aperçoive, mais ensuite, une fois ce travail « d’épuration » fait, j’ai quand même besoin de me mesurer aux autres, de me comparer, de noter les points communs, les différences, sans quoi j’erre seul comme un cow-boy au milieu du désert. L’autre, c’est le miroir, qui me renvoie mon image, c’est lui qui témoigne de mes actes, seuls témoins de mon existence, c’est lui qui me guide, me limite, me borne. Cette deuxième étape, qui consiste à apprendre à connaitre l’autre, et à le reconnaitre comme faisant partie de la construction de soi, est indispensable pour gagner ma liberté. Du duo « je » et « les autres » découle l’unité « je, avec les autres », qui exprime ma Liberté. Malheureusement, au lieu de chercher dans l’autre ce qui peut aider à nous construire et à nous émanciper, on le rejette, on le condamne, ou on le moque, on le raille, on le critique, on l’insulte, on le rejette, on en fait un animal, on l’humilie, on l’exploite ou on le tue.

Voila quelque jours, une amie a partagé une pétition organisée pour sauver une église de la démolition dans un village qui a déjà vu disparaitre plusieurs bâtisses qui faisaient partie de son patrimoine, de son identité. Evidemment, les villageois tentent le tout pour le tout, sous la forme d’un élan de solidarité, pour tenter de sauver cette église. Un article était donc présent sur Facebook pour partager la pétition avec le plus grand nombre. Cinq commentaires plus bas, je lisais : « Ils démolissent des Eglises, et après ils construisent des mosquées… ». Voici le genre d’intervention qui me pousse à m’interroger. Intolérance, incompréhension, amalgames, racisme, laïcité, mixité, altérité, autant de notions complexes qui soudainement se chevauchent dans ma tête et tentent de trouver un moyen d’analyser cette phrase, de la comprendre. Cet exemple est évidemment très « soft » par rapport à ce que l’on peut trouver à la suite des articles du Figaro.fr ou du Monde.fr qui le plus souvent finissent en véritables pugilats et témoignent d’une haine raciale à faire pâlir Dieudonné de jalousie. Que faire ? Se taire ou réagir ? Passer son chemin ou tenter d’argumenter, voir d’expliquer. J’ai, je l’avoue, plutôt tendance à vouloir réagir, sans doute guidé par un coté évangéliste en manque d’humilité, à moins que comme tout maçon, j’essaye simplement de me tenir à mon engagement en essayant de faire rayonner à l’extérieur du temple les lumières acquises à l’intérieur. mais bien sur, lorsque l’on réagit, qu’on exprime une pensée différente, qu’on essaye d’expliquer, de raisonner, on s’expose aux insultes. Cela fait un moment que je m’entraine, et l’insulte n’a plus beaucoup d’impact sur moi. Par contre nous vivons une époque ou la méfiance se généralise, ou chacun semble accuser l’autre bien plus rapidement qu’avant, et surtout ou les gestes violents se banalisent. Vous n’êtes pas sans savoir que plusieurs obédiences maçonnique par exemple ont récemment subit des « attaques » perpétrées sous forme de pseudos manifestations avec messages du type « Francs-Maçons, en prison », etc. Cela a démarré pendant le débat sur le mariage pour tous, lors duquel le Grand Orient de France a été accusé d’avoir fait voter la loi. On l’a de nouveau vécu récemment lors de la conférence de Christiane Taubira, toujours au GODF, avec insultes à la ministre et à la maçonnerie et lancés de bananes… des bananes… pour notre ministre, quelle violence et quelle honte.
Lorsque le peuple se sent trahi, il s’en prend aux maçons, comme d’habitude, tant et si bien qu’un ami m’a conté que des frères notoirement connus s’étaient récemment fait dégonfler les pneus et tordre les essuies-glace. Alors que faire ? Pour vivre libres, libres d’essayer de raisonner dans un monde qui marche de plus en plus sur la tête, doit-on vivre cachés ? Je me suis posé la question, et dans le doute, le temps que je trouve la réponse à cette question, j’ai décidé de changer mon nom sur le réseau social Facebook que j’utilise beaucoup pour mes échanges. J’ai abdiqué. Ai-je gagné en liberté, parce que maintenant je n’ai pas peur que l’on repère mon nom et ainsi je me sens libre de toujours pouvoir dire ce que je veux ? Ou bien ai-je perdu en liberté puisque je ne peux plus m’affirmer sous mon nom propre, j’ai cédé à la pression ? Je ne sais pas encore. En tous cas, ce changement de nom, symboliquement, représente quelque chose que je trouve inquiétant. Je n’ai plus suffisamment confiance en l’autre pour continuer à parler librement, ouvertement, sans masque. Je viens de me mettre un voile sur la tête, une burqa, qui me permet de voir, de lire, mais qui cache le reste de ma personnalité.

Aujourd’hui, j’ai changé de nom sur Facebook, et je regrette. Je regrette, non pas de l’avoir fait, je regrette d’avoir eu le sentiment qu’il fallait que je le fasse.

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Catégories :Chroniques

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5 réponses

  1. Pourquoi ceux qui défilent et s’expriment contre le mariage gay, l’avortement, les étrangers … ne se cachent pas et publient sous leur véritable identité ?
    Peut-être est-ce le sentiment qu’ils soient dans la vérité, vu que les instances religieuses les soutiennent ou que les idées d’extrême droite sont vachement sexy ?
    Mais si demain le monde bascule et qu’une dictature planétaire s’installe, écrasant toutes religions, seront-ils encore prêts à défiler à visage découvert ? Où devront-ils eux aussi « pseudoïser » leur profil pour s’exprimer sans crainte ?
    Le problème est cette impression d’être détenteurs de la seule et unique vérité que beaucoup ont. Pas de remise en question, de doute, de vision remise en perspective, d’écoute de l’autre ; c’est tellement plus simple de se laisser porter par la masse et de bêler en coeur. Inutile d’essayer de convaincre un fanatique.
    Il semble que le débat soit impossible, une fois les arguments jetés sur la table, on doit rentrer pour faire le diner, en ne prenant pas le temps de s’intéresser aux points de vue différents. J’ai balancé ma vérité et maintenant j’ai un rôti de dinde sur le feu , tchao !

    Mais en y regardant bien, beaucoup de commentaires haineux sur les sites journalistiques sont signés de pseudo. Certes, quelques intervenants signent de leur patronyme, mais la majorité se cache également derrière une fausse identité. À croire que le déguisement permet aux Mr Hyde de se lâcher anonymement « Putain, qu’est ce que je lui ai balancé à ce taré ! Qui reprend une tranche de rôti ? »
    En arrivera t’on à ce que des pseudo s’engueulent sur le web et se fassent des courbettes au rayon boucherie, ne se connaissant finalement pas … « après vous » « non, je vous en prie » … « vous me mettrez un bon rôti bien de chez nous ?  » et ils sortiront avec de la viande élevée à plusieurs milliers de kilomètres.

    Finalement, pour moi, ce soir ce sera une pizza de chez l’italien du coin.

  2. Le fait d’emprunter un pseudonyme dans le cas présent pour parler librement sans avoir à user de son vrai nom, semble effectivement donner cette sensation de liberté d’expression, dans le bon sens comme dans le mauvais. Libre d’avoir ses propres convictions, libre de dire ce que l’on pense sans avoir à subir les railleries des autres, mais aussi libre de sortir les pires mots qui soient, libre de deverser sa bile sur tout un chacun.

    Mais lorsqu’on le fait par obligation, cette nuance de liberté s’efface finalement, pour laisser place à une sorte de statut clandestin qui permet de se cacher, de se terrer et de ne plus sortir de son trou. C’est finalement être aussi libre que ne l’est le lapin dans son terrier, traqué par le prédateur affamé. Le lapin pourra toujours le narguer, lui suplier de changer d’avis, mais le prédateur lui continuera à ouvrir grand sa gueule et à mordre au moindre signe de sa présence.

    Une simple illusion de liberté en somme… Mais parfois qu’importe la réalité, qu’importe le regard de l’autre, l’illusion fait place de réalité et finalement nous suivons le lapin telle Alice, affranchi du carquant sinistre qu’est parfois le monde qui nous entoure. On passe au travers du miroir tout en prenant soin de ne pas se faire couper la tête.

    Est-ce liberté que cela ? Il appartient à chacun de trouver sa propre réponse à cette question.

  3. Je viens de faire un petit article sur l’image chronophage qui pourrait vous intéresser…http://jeanpaulgalibert.wordpress.com/2014/01/14/limage-chronophage/

  4. Que l’on donne son vrai nom ou pas, les méchants te retrouveront toujours, surtout maintenant avec les nouvelles technologies. Et puis qu’a-t-on à perdre ? au pire sa vie. Mais ça en vaut la peine pour défendre des idées. Personnellement je pense que la dictature totale n’est pas encore proche. Qu’il ne faut pas avoir peur pour l’instant. Et qu’il faut dire ce qu’on pense pour faire reculer la fascisme de tout ordre. Il ne faut pas laisser la rue et le net aux extrèmes. Par contre il faut mesurer nos interventions. Et ne pas être agressif ou violent. Et ne pas répondre aux trolls ou hystériques de tous poils. Et faire attention de ne pas mettre nos enfants dans des situations qui pourraient les pointer du doigt. C’est juste mon point de vue.

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