La parole circule

CHUT_by_chuwwa
La parole circule est l’expression qu’emploie le Vénérable Maître de la loge pour lancer les discussions qui suivront la présentation d’un travail. Elle signifie que tour à tour, les membres de l’atelier qui souhaitent prendre la parole pour ajouter quelque chose à ce qui a été dit peuvent le faire. Certains peuvent la demander directement au Vénérable, d’autres doivent d’abord passer par leur surveillant de colonne, mais à partir du moment ou ils l’ont obtenue, ils la gardent jusqu’à en avoir terminé avec ce qu’ils avaient à dire. On ne débat pas en maçonnerie, on construit, c’est à dire qu’au lieu d’affirmer et d’infirmer ce qui vient d’être dit, on essaye toujours d’apporter un autre point de vue, un enrichissement, une pierre dans une grande mosaïque dont la beauté réside dans la complexité de ses motifs, la richesse et les variations de ses couleurs.

La parole est quelque chose de précieux, qu’il faut utiliser avec sagesse, retenue et parcimonie, ce que je ne fais probablement pas assez… Ce n’est pas par hasard si elle n’est pas accordée aux apprentis, non pas que l’on considère qu’ils n’ont rien d’intéressant à dire, mais parce qu’avant d’apprendre à user du langage, il faut apprendre à écouter et si cela parait simple, presque naïf, il n’en est rien en réalité. Combien de fois, assis parmi les autres apprentis de l’atelier, j’ai senti monter en moi un agacement, une contestation que j’aurais voulu manifester immédiatement si j’avais pu, alors quelques secondes plus tard, je me rétractais en me disant que si j’avais parlé, j’aurais perdu une occasion de me taire…

La maçonnerie a cela d’intéressant et d’unique qu’elle s’extrait du temps qui passe. Le temps, en tenue n’est pas le même que dans la vie de tous les jours et les discussions que nous avons sont volontairement coupées du présent, de l’actualité, du temps dit profane. C’est une bouffée d’oxygène, une respiration dans un monde oppressé par une quantité d’informations toujours plus importante qui transitent via nos réseaux et nos téléphones.
Notre méthode est fondée sur le temps que l’on prend avant de faire quelque chose. La réaction à chaud est proscrite, rien ne se fait dans la précipitation. Prendre la parole en loge prend un certain temps, temps qui nous permet de réfléchir encore un peu plus à ce que l’on veut dire et si cela vaut la peine d’être dit.
C’est pourquoi il faut considérer que la période d’apprentissage est un cadeau qui nous permet de profiter de ce que l’on entend, de ce que l’on voit, sans jamais avoir besoin de se soucier de ce que l’on va devoir dire. On prend le temps et il faut en profiter car finalement, cela ne dure pas et des le grade de compagnon, il sera de notre devoir de parler.
Si la parole n’est pas accordée aux apprentis pendant la tenue, elle l’est bien sur en dehors et notamment pendant les agapes. Mais parfois, certains peuvent avoir l’impression que leur voix ne pèse pas autant que celle des maîtres ou des compagnons. Tout le monde est censé être sur un pied d’égalité et pourtant ce n’est pas toujours le cas. Cela peut décevoir, ou décourager. Pourtant je crois qu’il faut prendre la mesure de cela.

Tous les maîtres, même les plus anciens et les plus gradés, sont passés par la. Eux aussi, en leur temps, ont installé le temple, rangé le temple, préparé les agapes, servi les agapes, débarrassé les agapes, nettoyé la salle. Qu’ils furent boulanger, patron d’entreprise, conducteur de bus, instituteur ou chirurgien, ils ont sans doute, un jour ou l’autre, senti cette frustration qui nous fait penser parfois qu’on ne nous écoute pas, qu’on ne nous considère pas. Mais cette frustration “traditionnelle”, qui n’est pas de l’humiliation ou du patronage, résulte de cette coupure que s’impose la maçonnerie avec le temps profane. Lorsque l’on entre en maçonnerie, que l’on traverse avec succès les épreuves de l’initiation, on oublie la place que l’on occupe dans la société, on la met de coté, et on recommence, comme tout le monde avant nous, au même point, celui du silence. Cela n’est pas forcement très flatteur pour l’ego, surtout lorsqu’on en a bavé pour arriver là ou on en est dans le monde profane, mais au fond, c’est une bonne école de l’humilité ; cela permet de gommer les différences qu’il peut y avoir naturellement entre les membres d’un atelier qui cherche à rassembler des profils variés, et donc des personnes issues de milieux sociaux différents. Ce passage par le grade d’apprenti nous replace sur un pied d’égalité et c’est comme cela, je pense, qu’il faut le percevoir. Personne n’est privilégié, tout le monde suit le même chemin.  Enfin, que représentent deux petites années dans un engagement que l’on portera peut être tout le restant de sa vie ?

La parole circule, et un jour, ce sera à nous de l’offrir, ce sera à nous de la reprendre, ou à nous de dire “tu verras quand tu seras compagnon, ou maître”. Ferons nous mieux ou pire que ceux qui, en leur temps, nous ont fait douter ?
Il nous sera donné plus tôt que l’on s’imagine de participer à la vie de l’atelier, à son organisation, de proposer des changements. La patience est une vertu maçonnique, ne précipitons pas les choses, ne brûlons pas les étapes, et faisons confiance à une méthode, une tradition,  qui depuis longtemps à fait ses preuves

 

photo par chuwwa

Publicités


Catégories :Chroniques

Tags:

6 réponses

  1. En te lisant, je me dis que ça me fera du bien … de la fermer un peu ! que personne n’attende de moi une prise de parole, que je puisse maîtriser mon envie de débattre, etc.

  2. On peut lire noir sur blanc dans notre Livre Coutumier que le dressage de la table, le service et le rangement est de la responsabilité des Apprentis. Moi qui suis si attaché à la Règle de mon rite, il s’avère que ma loge y déroge allègrement sur ce point. Et ce n’est pas pour me déranger… Jamais, quand j’étais Apprenti, je n’ai eu le sentiment de « faire le larbin » pour des Compagnons et des Maîtres qui ne bougeraient pas leurs fesses (pour rester poli). Jamais je n’ai entendu la quelque allusion sur le degré d’un tel ou d’une telle autour de la table. Je suis en mesure de dire que tout cela doit surtout dépendre de l’ambiance de chaque loge, puisque chez nous, une fois sortis du « temple » et entré dans la « salle humide » (lieu où se tiennent les agapes), il n’y a plus d’Apprentis, de Compagnons ni de Maîtres. Il n’y a que des Franc-Maçons affamés ! Chacun (ou presque, mais ça ne dépend pas du degré des individus) vient mettre les nappes, disposer les assiettes, les verres et les couverts, servir les plats, débarrasser, lancer le lave-vaisselle, vider les poubelles, regrouper les bouteilles de verre, etc. Mieux : il est très courant de voir nos visiteurs se prêter à l’exercice. Je ne crois pas être dans une loge extraordinaire et je suis persuadé que si ce n’est pas le cas partout, cela existe cependant dans un très grand nombre de loges. Il me semblait important de le souligner parce que l’avant-dernier paragraphe me semblait décrire un (digne) bizutage, or il serait dommage que les non-maçons qui nous lisent pensent que c’est universel. Pas sûr qu’il y ait grande justification initiatique à faire la vaisselle des assiettes des Compagnons et des Maîtres quand on est Apprentis… 😉

  3. Coucou Tao
    Et de façon équitable entre les hommes et les femmes ? L’idée que les apprentis le fassent qu’ils soient homme ou femme, patron ou employé etc …était une idée sympa aussi, non ?

  4. Tao, on a tendance à comprendre, expliquer et justifier ce que notre loge pratique. C’est ce que je disais dans mon article sur les voyages l’autre jour. La règle est la meme pour tout le monde et il y a une raison. Traditionnellement, ce sont les apprentis qui s’occupent de tout cela, en parallèle du fait qu’en loge, la parole ne leur est pas donnée.
    Certaines loges le feront un peu, avec des compagnons et des maitres qui aident (c’est ce que nous faisons), d’autres le feront complètement, d’autres, comme la tienne, ne le feront pas. Au meme titre que certaines loges donneront la parole aux apprentis.
    Mais la règle, elle, est la meme et si tu n’y vois pas d’interet, c’est peut etre aussi parce que ce n’est pas comme cela que ta loge fonctionne.

    Il y a, je le crois sincèrement, un coté initiatique à cela et je trouve étonnant d’assimiler cette pratique à un bizutage, lorsque l’on voit le reste des épreuves de l’initiation qui ne t’ont pas dérangé. Il y a je crois une vraie dimension de travail qui consiste à accepter que si un maitre est un ouvrier et que nous, apprenti, sommes le patron, c’est nous qui, le temps d’une soirée, écoutons en silence ce qu’il a a dire, et lui débarrassons son assiette. Il n’y a quand meme aucune honte à ne pas se faire entendre, ou remplir un lave vaisselle.
    L’autre intéret, c’est que dans un atelier moyen ou la plupart des maitres ont en charge des plateaux et les compagnons d’autres prérogatives pour organiser des choses au sein de la loge, c’est en dehors des tenues qu’on en parle. Il y a donc beaucoup de sujets de discussions à aborder en marge de la tenue, qui ne concernent pas forcément les apprentis qui n’ont pas assez d’experience en maçonnerie pour y participer. Du coup, cette répartition des taches laisse du temps pour en parler.

  5. Je me permets d’ajouter une pierre tardive à vos commentaires.

    Au sein de mon atelier les apprentis ont la tache de préparer les agapes avec le maitre des banquets ainsi que de les servir, les compagnons s’occupent du bar, et les maîtres aident si il le désirent.

    Ainsi donc les apprentis doivent se rendre très tôt à l’atelier ( en moyenne 17h) pour travailler ensemble à la préparation du repas. Ceci a de grands avantages: le temps passé ensemble ainsi en cuisine pendant deux ans renforce inexorablement les liens dans la nouvelle génération; le maître des banquets peut aussi faire du symbolisme pendant qu’on épeluche des patates (rigolez pas ça m’est arrivé un nombre incalculable de fois); les apprentis s’approprient le batiment car ils y sont seuls. Pour finir, au milieu de tout ça, ils doivent (comme partout ailleurs je pense) trouver le temps d’installer le temple. Puis de le démonter. Et enfin servir les agapes avec l’aide des maîtres qui le désirent. Certes, je reconnais que certaines soirées étaient longues et dures mais je me motivais avec certaines réflexions comme : « Cela fait parti du chemin : ton apprentissage doit parcourir l’humilité. » ou « comment pourrais-je croire à ma capacité à améliorer le monde ou l’homme si je ne trouve pas l’énergie à faire les agapes pour ceux qui partagent les mêmes préoccupations? » ou comme vous l’avez dit « on passe tous par là ».

    Les compagnons s’occupent du bar : là aussi c’est ingras si l’on veut. C’est tout de même une belle porte d’entrée pour discuter avec certains qui ne sont pas forcément accessibles… De plus, la formation des apprentis étant aussi de leur ressort (tout comme de celui des maîtres), ils ont besoin de temps pour veiller à la bonne marche des apprentis.

    Les maîtres n’aident que si ils ont envie. A vrai dire, cela arrive très souvent. Ce ne sont pas toujours les mêmes, bien au contraire, et même les officiers mettent la main à la pâte. Bon faut reconnaître que nous avons une centaine de membres, ce qui encourage largement à l’entraide…ce qui contribue au final à renforcer notre fraternité.

    En tout cas pour moi, c’est deux ans sont formidables pour approfondir l’humilité et la patience…

  6. C’est amusant comme cette question du silence revient chez de nombreux profanes…comme un punition, un passage obligé ou nous devrions serrer les dents et courber l’échine durant deux années.
    Je suis apprenti et je crois que je dois apporter ma contribution sur ce sujet.

    Tout d’abord ce silence ne prévaut que durant les rites de la loge.
    Surtout pas avant et surtout pas après…
    Pour la faire simple, si vous essayez dans ces deux configurations de rester silencieux ou dans votre coin, AU MINIMUM un membre de la loge viendra vous voir in media res (j’ai fait le test), surtout en tant qu’apprenti.
    Il vous demandera si ça va, ce que vous avez pensé des sujets abordés et de tel ou tel planche, si tu restes manger après, etc…

    Pendant la cérémonie, on ne peut pas parler en effet.
    En revanche, on s’adresse très très régulièrement aux apprentis, leur donnant des indications, des explications, leur faisant éventuellement des blagues etc…

    Les yeux des membres plus âgés se baladent EN PERMANENCE pour voir si tout se passe bien et si un membre ne s’ennuie pas ou autres (surtout un apprenti)
    Si tel est le cas, on viendra d’autant plus le voir après pour débriefer de ce qui a été dit, entendre les arguments que l’apprenti aurait aimé pouvoir formuler etc…

    L’apprenti est l’avenir de sa loge…il n’y a aucune raison de le vexer ou de le dégoûter.

    Et sans rentrer dans le détail, ce n’est pas parce qu’on ne parle pas pendant une séance, qu’on ne doit ni la préparer, ni la méditer, ni en discuter avant et/ou après (et je parle même en dehors du repas qui suit immédiatement)

    Alors pourquoi ce silence ?
    En dehors de toute conception symbolique et initiatique que je n’évoquerai pas ici (car trop long et je ne me sens pas encore apte à le faire…)

    Je crois avoir compris deux raisons :

    • Apprendre à écouter, pas juste entendre, mais vraiment écouter.
    • Apprendre le rite.

    Oui car quand nous nous rencontrons durant les réunions et que nous discutons, ce n’est ni le café des sports, ni un débat TV, ni l’université et encore moins une joute verbale.
    Il y a une façon de se tenir, de marcher, de se présenter, de parler, etc…

    C’est un rite complexe et il faut laisser le temps de parfaitement l’assimiler avant de pouvoir le pratiquer verbalement (ce qui me rassure personnellement !)

    Quant à la durée, qu’est-ce qu’en effet deux années au regard d’une vie.
    J’ai lu il y a peu que les pythagoriciens devaient s’exercer au silence pendant plus de 7 ans…de quoi relativiser 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :